Clouds et stockages souverains : pourquoi les États veulent réduire leur dépendance aux GAFAM
À l’heure où les données sont devenues l’une des ressources les plus stratégiques de l’économie mondiale, leur stockage et leur protection constituent désormais un enjeu de souveraineté. Entre administrations, entreprises, établissements de santé, banques et particuliers, une quantité considérable d’informations sensibles est aujourd’hui hébergée dans le cloud.
Mais qui contrôle réellement ces données ? Où sont-elles stockées ? Qui peut y accéder ? Et que se passerait-il si un pays décidait de limiter l’accès à certains services numériques ?
Face à ces interrogations, de nombreux États cherchent à développer des clouds souverains et des solutions de stockage de données nationales, afin de réduire leur dépendance aux grandes entreprises technologiques américaines, notamment Google, Amazon et Microsoft.
Le cloud computing permet de stocker des données et d'utiliser des ressources informatiques à distance, sans que l'entreprise ou l'administration ait nécessairement besoin de posséder ses propres serveurs.
Cette technologie est devenue incontournable. Messageries professionnelles, logiciels, bases de données, intelligence artificielle, vidéos, documents administratifs ou encore données financières : une grande partie de l'économie numérique repose aujourd'hui sur des infrastructures cloud.
Le marché mondial est largement dominé par quelques acteurs américains, notamment Amazon Web Services (AWS), Microsoft Azure et Google Cloud. Leur puissance technologique et financière leur permet de proposer des infrastructures capables de répondre aux besoins de millions d'organisations.
Cette domination présente toutefois une question stratégique : un État peut-il considérer ses données comme réellement souveraines si elles dépendent d'une infrastructure contrôlée par une entreprise étrangère ?
Qu'est-ce qu'un cloud souverain ?
Un cloud souverain est une infrastructure conçue pour garantir à un pays ou à une organisation un niveau élevé de contrôle sur ses données et ses infrastructures numériques.
La souveraineté ne signifie pas uniquement que les serveurs sont physiquement installés dans le pays.
Plusieurs critères peuvent entrer en ligne de compte : la localisation des données, la législation applicable, la nationalité et le contrôle de l'opérateur, la maîtrise des infrastructures, la cybersécurité ou encore la capacité à continuer à fonctionner indépendamment d'un fournisseur étranger.
C'est un point essentiel.
Installer un serveur sur le territoire d'un pays ne suffit pas nécessairement à rendre les données souveraines si l'entreprise qui contrôle l'infrastructure reste soumise à une législation étrangère ou dépend de technologies provenant d'un fournisseur extérieur.
La souveraineté numérique repose donc sur plusieurs niveaux : les infrastructures, les logiciels, les données, les compétences et le cadre juridique.
Pourquoi vouloir réduire la dépendance aux GAFAM ?
La première raison est stratégique.
Les États veulent éviter qu'une partie essentielle de leurs infrastructures numériques dépende d'entreprises étrangères. Cette dépendance peut devenir problématique en cas de crise diplomatique, de sanctions économiques, de conflit ou simplement de changement de stratégie commerciale.
La deuxième raison concerne la protection des données.
Les administrations manipulent quotidiennement des informations particulièrement sensibles : identité des citoyens, fiscalité, santé, sécurité, justice, défense ou encore données économiques. Pour certains gouvernements, ces informations doivent être protégées contre toute possibilité d'accès extérieur.
La troisième raison est économique.
Développer un écosystème cloud national permet également de soutenir les entreprises locales, de créer des emplois qualifiés et de développer des compétences dans des secteurs stratégiques comme la cybersécurité, l'intelligence artificielle, les data centers et les télécommunications.
Enfin, la souveraineté peut permettre de limiter le risque de verrouillage technologique, lorsque le passage d'un fournisseur cloud à un autre devient particulièrement complexe ou coûteux.
L'Europe cherche à construire son propre modèle
L'Union européenne est particulièrement active sur cette question. Elle souhaite renforcer son autonomie stratégique dans le numérique tout en conservant les avantages du cloud.
Le projet européen ne consiste pas nécessairement à remplacer toutes les solutions américaines par des solutions européennes. L'objectif est plutôt de disposer d'alternatives crédibles et de garantir que certaines données stratégiques puissent être protégées dans un environnement juridique et technologique maîtrisé.
La France a notamment développé le concept de cloud de confiance, destiné à répondre aux besoins des administrations et des organisations manipulant des données sensibles.
Des acteurs européens comme OVHcloud, Orange Business, Scaleway ou encore d'autres fournisseurs nationaux participent à cette construction d'un écosystème européen.
L'enjeu est également industriel : l'Europe veut éviter de devenir uniquement consommatrice de technologies conçues ailleurs.
La Chine a fait de la souveraineté numérique une priorité
La Chine suit une stratégie encore plus poussée.
Le pays dispose de grandes entreprises technologiques nationales et cherche depuis plusieurs années à contrôler étroitement ses infrastructures numériques, ses données et ses réseaux.
Des entreprises comme Alibaba Cloud, Tencent Cloud ou Huawei participent au développement de cet écosystème.
Cette stratégie répond à plusieurs objectifs : protéger les données nationales, réduire la dépendance aux technologies étrangères et développer une industrie numérique capable de rivaliser avec les géants américains.
La Chine montre ainsi qu'un pays peut chercher à construire un écosystème numérique largement autonome, même si cette stratégie nécessite des investissements considérables.
Et les autres pays ?
La question de la souveraineté numérique dépasse largement l'Europe et la Chine.
L'Inde cherche elle aussi à renforcer ses capacités nationales dans les infrastructures numériques et le stockage des données. Plusieurs pays du Moyen-Orient investissent massivement dans les data centers et les infrastructures cloud afin de devenir des plateformes numériques régionales.
Les pays africains commencent également à considérer la localisation des données comme un enjeu stratégique.
Pour un pays africain, disposer de data centers nationaux ou régionaux peut notamment permettre de réduire la dépendance à des infrastructures situées en Europe, en Amérique ou en Asie.
Cela peut également améliorer la rapidité d'accès aux services numériques et favoriser l'émergence d'un écosystème technologique local.
Pour le Maroc, cette question présente un intérêt particulier.
Le développement du numérique, de l'administration électronique, des banques, des télécommunications et de l'intelligence artificielle entraîne une croissance importante des volumes de données.
Le Royaume dispose déjà d'infrastructures de data centers et cherche à renforcer son positionnement comme plateforme numérique régionale.
L'enjeu sera progressivement de déterminer quelles données peuvent être hébergées à l'étranger et lesquelles doivent bénéficier d'une protection et d'un hébergement répondant à des exigences nationales ou régionales.
Pour les entreprises marocaines, le cloud souverain pourrait également devenir un élément de compétitivité, notamment pour les secteurs de la finance, de la santé, de l'industrie et des services publics.
Une souveraineté qui a cependant un coût
Construire un cloud souverain n'est pas simple.
Il faut investir dans des data centers, des réseaux très haut débit, des systèmes de cybersécurité, des solutions de sauvegarde et des compétences humaines.
Il faut également disposer d'une énergie fiable et compétitive, car les centres de données consomment énormément d'électricité.
Autre difficulté : aucun pays ne maîtrise aujourd'hui nécessairement l'ensemble de la chaîne technologique. Processeurs, composants électroniques, logiciels, systèmes d'exploitation, équipements réseau et solutions de cybersécurité peuvent provenir de plusieurs pays.
La souveraineté numérique absolue est donc difficile à atteindre.
L'objectif réaliste est plutôt de construire une autonomie stratégique, permettant à un pays de conserver le contrôle de ses données critiques et de disposer d'alternatives en cas de crise.
Vers un monde du cloud plus fragmenté ?
Pendant longtemps, Internet s'est construit autour d'une logique mondiale : les données circulaient librement et les entreprises pouvaient choisir leurs fournisseurs partout dans le monde.
Cette logique est progressivement remise en question.
Les tensions géopolitiques, les cyberattaques, les réglementations sur les données et la montée en puissance de l'intelligence artificielle poussent les États à vouloir reprendre davantage de contrôle.
Le cloud pourrait donc devenir progressivement plus fragmenté, avec des infrastructures américaines, européennes, chinoises, asiatiques, africaines ou moyen-orientales répondant à des règles différentes.
Cette évolution ne signifie pas nécessairement la disparition des grands acteurs américains. Ils resteront probablement incontournables pendant longtemps.
Mais elle pourrait conduire à un modèle plus équilibré, dans lequel les États et les entreprises disposent de plusieurs options.
La donnée devient une question de souveraineté
Derrière le débat sur le cloud se cache finalement une question beaucoup plus large : qui contrôle les données contrôle une partie de l'économie numérique.
Les données permettent d'entraîner les intelligences artificielles, d'améliorer les services, de développer de nouveaux produits et de prendre des décisions économiques ou administratives.
Les stocker, les sécuriser et en contrôler l'accès devient donc un enjeu comparable à celui des infrastructures énergétiques ou des réseaux de télécommunication.
Pour les États, développer des clouds souverains ne signifie pas nécessairement couper les ponts avec les GAFAM. Il s'agit surtout de ne pas dépendre exclusivement d'eux.
Dans le monde numérique qui se dessine, la souveraineté ne consistera probablement pas à tout produire soi-même, mais à avoir le choix, maîtriser ses données stratégiques et pouvoir continuer à fonctionner même lorsqu'un fournisseur étranger devient indisponible.
C'est sans doute là que se trouve le véritable enjeu du cloud souverain : transformer la donnée d'une simple ressource numérique en un véritable actif stratégique national.





























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