"Les expatriés ont le même poids électoral que Paris"

Guillaume Bigot, directeur général de l'Ipag, analyse les aspirations politiques des Français de l'étranger, pas toujours enclins à rentrer dans l'Hexagone.

LP: Vous êtes l'initiateur de notre opération « La présidentielle des expatriés », comment vous est venue l'idée ?

Guillaume Bigot : Directeur général d'une grande école de commerce, je constate que nos jeunes diplômés sont chaque année de plus en plus nombreux à partir pour Berlin ou Shanghai. Or, ce mouvement doit être replacé dans le temps long : pendant 1 000 ans, la France est restée un territoire que l'on rejoint et non que l'on quitte, surtout pas ses enfants les mieux formés.

« Heureux comme Dieu en France », dit un proverbe allemand. Comme les Américains, les Français furent jusqu'ici peu nombreux à s'expatrier et sans doute pour des raisons analogues : un territoire riche et vaste et le sentiment d'appartenir à un pays dont le destin est à la fois unique et universel. Aussi, ces départs massifs sont inédits dans notre histoire. On se rassurera en expliquant que, mondialisation aidant, tous les jeunes bien formés rêvent de quitter leur pays, mais c'est faux.

En tant que citoyen, je regrette que l'exode massif des « capacités » du pays (au minimum 100 000 départs annuels) ne soit pas au cœur des préoccupations des candidats. C'est la raison pour laquelle nous avons voulu les pousser dans leurs retranchements à propos d'un phénomène qui interroge le rapport de notre nation à l'avenir et au monde.

LP: Quel est le poids électoral des expatriés ?

Avec 1,3 million d'inscrits, les Français de l'étranger ont le même poids électoral que Paris. Leurs voix pourraient s'avérer décisives pour la qualification au deuxième tour et ceci dans un scrutin à nul autre pareil (les deux favoris sont aussi deux outsiders, les reports comme l'abstention sont pratiquement imprévisibles). Ces jeunes semblent plutôt partagés en faveur d'Emmanuel Macron et de François Fillon. Marine Le Pen n'arrivant qu'en quatrième position. Au plan symbolique, l'opinion des expatriés est tout sauf neutre. Ces Français du dehors peuvent être regardés comme des dépositaires de l'image de marque du pays, surtout dans une campagne axée sur la question de l'identité et de la globalisation. À rejeter pour les uns, à accélérer pour les autres.

LP: Comment ont-ils voté lors des précédents scrutins ?

Plutôt comme le reste du pays, de manière synchrone si l'on corrige les biais d'âge et de CSP. Mais justement, les expatriés sont plus riches et plus diplômés que l'électeur moyen. En 2012, ils ont donné l'avantage à Sarkozy (38 % contre 27 % au plan national), Hollande recueillant un point de moins à l'extérieur de l'Hexagone qu'à l'intérieur.

LP: Quelles sont leurs principales préoccupations politiques ?

Elles ressemblent aux nôtres en ce qu'elles mélangent dimension idéaliste (convictions, valeurs) et considérations extrêmement terre à terre, souvent fiscales. Ces derniers enjeux sont propres aux expatriés et portent souvent sur des transferts de droits sociaux (santé, retraite). Il est aussi fréquent que leur zone géographique de résidence influe sur leur vote.

LP: Les anciens élèves de l'Ipag installés à l'étranger souhaitent-ils revenir en France ou préfèrent-ils se tenir éloignés de l'Hexagone ?

Au départ, tous conservent des attaches exclusives en France. Ils se projettent à court terme pour leur premier job et leur début de carrière et pensent donc à rentrer un jour ou l'autre. Ensuite, plusieurs facteurs tendent à les éloigner : souvent, ils réussissent et tissent des relations sociales locales, certains se marient ou se mettent en couple avec des locaux ou avec d'autres expatriés et finissent par avoir des enfants.


C'est à la génération suivante que le lien se distend, sauf si les enfants suivent le lycée français. Même si beaucoup éprouvent un vrai mal du pays et se disent prêts à rentrer, le fait que les enfants ne soient plus français les en dissuade souvent. Ajoutons aussi que depuis 2001 notre pays n'a plus connu qu'une croissance molle. Le pays est à l'arrêt. Or, qui n'avance pas recule. Voilà encore qui n'encourage pas au retour.

LP: N'est-ce pas une preuve de bonne santé pour un pays que les compétences de sa jeunesse soient recherchées dans le monde entier ?

D'une certaine façon, j'ai conscience de tomber dans le déclinisme ambiant que je fustige par ailleurs en vous répondant par la négative. Or, en Israël, lorsqu'une start-up ne trouve plus dans son écosystème local de quoi se développer (essentiellement pour des raisons d'échelle de financement et de taille de marché), elle part dans la Silicon Valley planter son drapeau. Les Israéliens se disent alors : « Nos cerveaux sont demandés dans le monde entier », et ne disent pas : « Nous ne savons pas les retenir. »

Le rôle joué par la main-d'œuvre française dans le monde est sans commune mesure avec le poids démographique de notre pays. Nous représentons 1 % de la population mondiale, mais si vous retirez les Français de la Silicon Valley, des studios Pixar ou de la Bourse de Londres, la mondialisation s'arrête. L'exportation de nos talents pourrait devenir une preuve de vitalité si cette expatriation était volontaire. Elle est trop souvent subie. La diaspora techno-business française pourrait devenir une source de puissance extraordinaire si nous ne tardons pas à opérer une sorte d'effet reboot. Pour cela, il faut que la France puisse à nouveau se projeter dans le monde et dans l'avenir.


Source: www.lepoint.fr

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