On ne saura plus où stocker le pétrole qui coule à flot

80% des capacités de stockage de pétrole à travers le monde sont actuellement à saturation et les rares cuves, entrepôts ou tankers encore disponibles se louent à prix d'or. Jamais le monde ne s'est trouvé face à un tel excédent d'offre.



L'or noir coule à flots mais plus personne n'en veut. Telle est l'équation impossible que doit résoudre le marché pétrolier, confronté à une chute sans précédent de la demande, alors que l'offre atteint un niveau historiquement haut, tirée par la guerre des prix que se livrent Moscou et Riyad.


L'offre excédentaire est telle que les producteurs ne savent plus où stocker tout ce brut qui sort de puits difficiles à refermer. Décryptage de ce phénomène inédit. Où le pétrole est-il stocké ?

Le pétrole est stocké dans de nombreuses infrastructures, comme "les oléoducs, les navires, les terminaux d'exportation, les réservoirs de stockages, les raffineries et les réseaux de distribution (les pipelines notamment, NDLR)", rappellent les analystes de Goldman Sachs. Les dépôts pétroliers majeurs se trouvent donc sur les lieux de production, aux extrémités des oléoducs, dans les terminaux de chargement et de déchargement du pétrole, à proximité des raffineries.


Par la force des choses, le pétrole est désormais également stocké directement dans les oléoducs qui n'acheminent plus le pétrole, dans des wagons-citernes ou des "supertankers", des navires pétroliers qui mouillent au large, leurs réservoirs remplis à ras bord. Et selon le leader mondial du courtage maritime Clarksons Platou Securities, le coût quotidien de la location d'un très gros transporteur de brut -d'une capacité de 2 millions de barils- a plus que doublé la semaine dernière pour atteindre la somme record de 229.000 dollars (211.000 euros). Combien de barils peuvent-ils être stockés dans le monde ?

"Au total, l'ensemble des capacités mondiales de stockage de pétrole est estimée par Rystad Energy (l'un des plus grands cabinets d'études dans le domaine de l'énergie, NDLR) à 4,5 milliards de barils", indique Benjamin Louvet, gérant matières premières chez OFI Asset Management.


Ces 4,5 milliards de barils incluent les réserves stratégiques à la disposition des États et correspondent à 45 jours de consommation mondiale (100,1 millions de barils par jour en moyenne en 2019).



Combien de réserves sont-elles encore disponibles ?

À l'heure actuelle, les stocks de pétrole brut à terre et dans les navires "dépassent le précédent pic atteint début 2017", estiment les analystes de Kepler dans la note qu'ils ont publiée lundi dernier.


"Selon les estimations de JP Morgan et d'autres bureaux d'études qui arrivent à peu près à la même conclusion, la capacité de stockage encore disponible actuellement est de l'ordre de 900 millions de barils pour le pétrole brut" note Benjamin Louvet. Problème, où le sont-elles? "La moitié en Chine et l'autre aux États-Unis, ce sont pratiquement les seuls endroits où il reste des capacités de stockage, en dehors des bateaux" précise-t-il.


Autre complication, "l'Arabie Saoudite a réservé la quasi-totalité des VLCC (les "très grands transporteurs de brut" ou "very large crude carrier") pour livrer ou stocker son pétrole donc c'est également compliqué d'acheminer le pétrole jusqu'aux zones de stockage". Quand les capacités de stockage seront-elles pleines ?

80% des capacités de stockage sont donc d'ores et déjà utilisées. Et le déséquilibre est tel sur le marché que les capacités de stockage restantes de 900 millions de barils devraient rapidement trouver preneurs.


À quel horizon, précisément, les capacités de stockage seront-elles totalement épuisées ?


"Difficile d'avoir un consensus admet d'emblée Benjamin Louvet mais l'IEA (l'Agence internationale de l'énergie, rattachée à l'OCDE, NDLR) estime le surplus de production actuel à environ 25 millions de barils par jour. Donc si on ne fait rien, dans un peu plus d'un mois" avance-t-il. Et à court terme, on voit mal comment on trouverait une solution. Les analystes de la Société Générale anticipent en effet un surplus de 17,8 millions de barils par jour sur l'ensemble du deuxième trimestre.


Dans le détail, Standard Chartered estime que l'offre pourrait surpasser la demande de près de 22 millions de barils par jour en avril, de 19,5 millions en mai et de 13,7 millions en juin, ce qui "épuiserait la capacité de stockage disponible dans les six prochaines semaines).


L'un des plus grands groupes mondiaux de trading pétrolier, le suisse Trafigura, est encore plus pessimiste et "parle de 30 à 35 millions de barils (produits) par jour actuellement en surplus" relève Benjamin Louvet. L'Opep peut-elle inverser la tendance ?

L'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) et ses alliés menés par la Russie (ce qu'on appelle l'Opep+) ont invité dix autres pays, dont les Etats-Unis qui n'ont pas encore donné leur réponse, à une réunion exceptionnelle jeudi pour tenter de rééquilibrer le marché.


Celle-ci doit permettre de discuter d'une réduction massive de la production, à hauteur de dix millions de barils par jour, un volume évoqué par le président russe Vladimir Poutine vendredi, quand Donald Trump avait vendu aux marchés une coupe pouvant aller jusqu'à quinze millions de barils par jour en fin de semaine dernière. Les négociations s'annoncent âpres. En coulisses, les membres de l'Opep+ -Arabie Saoudite, Russie, Iran et Émirats Arabes Unis notamment- se disent prêts à un accord mais toute réduction de leur production nécessitera également la participation d'autres producteurs mondiaux, ce qui vise notamment les États-Unis.


Benjamin Louvet précise que, compte tenu du poids de la production des pays membres de l'Opep et de l'Opep+ dans la production mondiale (respectivement 30% et un peu plus de 40%), il lui apparaît difficile qu'ils supportent cette coupe majeure à eux seuls. "Ils souhaiteraient plutôt s'engager sur 6 à 7 millions de barils par jour à condition que les autres producteurs complètent et réduisent de 3 à 4 millions". Autre possible point d'achoppement des négociations selon le gérant matières premières: la base sur laquelle on fait cette réduction.


"Si c'est sur la production du mois de mars, quand l'Arabie Saoudite avait déjà porté sa production de neuf à près de treize millions de barils par jour, cela ne changerait pas grand-chose..." Quoiqu'il en soit, cette réduction massive "ne se fera pas du jour au lendemain" et "même si on arrive à dix millions de barils par jour, ce sera très en-deçà de ce qu’il faudrait pour équilibrer le marché, au moins à court-terme".


Selon les chiffres de l'IEA, le surplus serait encore de quinze millions de barils par jour, "25 millions le premier mois sachant que le pétrole est déjà parti" précise Benjamin Louvet. De fait, le marché pétrolier étant régi par des contrats à terme, le pétrole acheté aujourd'hui est livré dans un mois.


Donc les stocks vont mécaniquement augmenter de 750 millions de barils au cours du prochain mois. Ensuite, selon les estimations plus ou moins pessimistes, le surplus sera toujours compris entre 15 et 25 millions de barils par jour, et remplira l'intégralité des capacités de stockage restantes (150 millions de barils) en 6 à 10 jours. Soit entre le 14 et le 18 mai. Que va devenir le pétrole que l'on ne peut ni vendre ni stocker ?

Il existe deux scénarios, qui débouchent sur le même résultat. Soit les producteurs acceptent de réduire volontairement leur production, soit ils refusent.


Et dans ce cas ils s'exposent, au vu de la faiblesse des prix qui risque de durer, à des faillites qui limiteront in fine la production.


"Le marché est cassé, c'est du jamais-vu" insiste Benjamin Louvet, qui prédit pour bientôt "des prix négatifs sur certains pétroles, d'abord le schiste (4 à 5 dollars moins cher que le WTI au baril) puis d'autres références", y compris le Brent et le WTI, donc. Autrement dit, les producteurs vont bientôt "payer les gens qui veulent bien les en débarrasser".


Source: www.bfmtv.com

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