Après le Covid-19, l'amertume d'une vie sans goût ni odeur

«Une partie de moi est morte», 10% des malades du coronavirus ont perdu durablement l'odorat ainsi que le goût, qui y est intrinsèquement lié. Ils se battent contre l'anosmie pour retrouver ce sens.



«Mais ça va revenir docteur ?»... «Peut-être. Peut-être pas.»


La porte du cabinet d'ORL claquée, Johanna Welter s'est précipitée en larmes au Chant du Vin, la cave d'une proche, en banlieue parisienne. Lorsqu’on a une formation d'œnologue, on compte beaucoup d’amis dans le milieu. Puis vient le jour maudit où l'on perd l’odorat.


Au milieu de ces bouteilles qui ne lui inspirent plus que du dégoût, la quadragénaire a déversé son chagrin. «J'ai été testée positive au coronavirus le 23 mars dernier. J’ai perdu l’olfaction, et le goût. En une journée, le monde est devenu comme du carrelage. Une feuille blanche


Johanna fait partie de ces 10% de Français qui après le Covid-19 ont perdu durablement l'odorat. Par un effet d'interdépendance, le goût disparaît également.


Alors que le 27 février marque la journée mondiale de l'anosmie, ce handicap reste largement méconnu. En un an, Johanna a réalisé des dizaines de scanners et de rendez-vous médicaux infructueux.


Cette directrice d'un hôtel à Evry (91) a renoncé à élaborer les menus et la carte des vins, réduits à «des vapeurs insupportables d’éthanol». Mais le mal ne s'arrête pas là.


«C’est très compliqué moralement. J'ai pris 10 kilos car j'ai surcompensé, soupire Johanna. L’odeur du gâteau au chocolat, celle du beurre qui revient dans la poêle... Je ne m’en souviens plus. J’ai l’impression qu’une partie de moi est morte


Une souffrance partagée par William Lemaître, boulanger en Picardie. Ce grand gaillard de 115 kilos, pilier au rugby, se targuait d’avoir terrassé le coronavirus en septembre sans dommage collatéral. Jusqu’à ce que ce son odorat et son goût disparaissent. Volatilisés.


Il est regrettable, pour ce cuisiner, d'avoir «brûlé une dizaine de pizzas» et de «renoncer à assaisonner les salades». Pire encore est l'arrivée du printemps. Tout homme a ses faiblesses, et celle de ce plaqueur averti, c'est la saison des fraises. Chaque année il les goûte avec soin avant d'en agrémenter ses tartes. Et puis, il y a la viande, son autre péché mignon. Mais désormais il doit subir une abominable «odeur de soufre, avec une texture de carton.» William marque un silence.


«Mais ce qui me manque le plus, c’est l’odeur de mon fils. Vous imaginez ? J’ai oublié le parfum de mon gamin


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«Patientez», répètent les médecins comme un aveu d’impuissance. «Lorsque vous devenez anosmique, vous entrez dans un monde où il n’y a aucune information, presque aucune littérature scientifique. "Personne ne sait rien", observe Jean-Michel Maillard, privé de l'odorat depuis une mauvaise chute il y a trois. Il est le président de l’association Anosmie, l'une des rares organisations dans le monde spécialisées dans cette carence.


«Les Français ont découvert qu’ils avaient un nez au mois de mars dernier. La culture olfactive est quasi-nulle en France. Quand le covid est arrivé, nous n’étions pas prêts», déplore-t-il.


Personne ne voit l'intérêt de l'odorat, jusqu'au jour où il disparaît

Jean-Michel Maillard


L’anosmie n’est pas reconnue comme un handicap : jamais, à l’école, l'odorat des enfants n'est contrôlé. Comment expliquer, au pays du parfum et de la gastronomie, ce désintérêt pour ce sens du nez ?


«Dès l’antiquité, on considérait les dieux comme des fumées parfumées et les hommes comme des êtres nauséabonds. L’Occident a toujours relégué l’odorat à la bestialité, par opposition aux sens «de l’esprit» : la vue et l’ouïe», analyse la sociologue Brigitte Munier, auteure d’«Odeurs et parfums en Occident: qui fait l'ange fait la bête» (Éditions du Félin).



Le sens de l'intimité et de l'émotion


L’olfaction n’a ni la lucidité de la vue, ni la certitude du toucher. Incernable, impalpable, elle ne se rationalise pas, ne se décrit pas. Et pourtant, elle est infiniment nécessaire aux souvenirs et à l'émotion. «L’odorat, c’est le sens de l’intimité au monde», explique Jean-Jacques Maillard. «Personne n’y voit l’intérêt, jusqu’au jour où il disparaît.»


La «madeleine de Proust» est moins une coquetterie littéraire qu'une réalité physiologique. «La zone du cerveau qui traite l’olfaction est la même que celle de la mémoire et de l’émotion, contrairement aux autres sens», détaille Claire Martin, neurobiologiste au CNRS.


«Le Covid détruit la muqueuse olfactive et désorganise les neurones chargés de transmettre le signal électrique. Le cerveau ne sait donc plus percevoir les odeurs, et, rétroactivement, le goût


À la reconquête de l'odorat


Des thérapies existent tout de même. Dans le bureau du docteur Duc Trung Nguyen, au CHRU de Nancy, Nathalie Stumerly affiche un grand sourire. «L'odeur de fraise est revenue», triomphe-t-elle auprès du médecin oto-rhino-laryngologiste. Une petite victoire, après quatre mois de thérapie olfactive pour tenter de retrouver le sens perdu à la suite du Covid, en mars 2020. Quatre mois à respirer «désespérément», matin et soir pendant dix secondes, des parfums de girofle, d'eucalyptus, de rose et de citron.


«L’enjeu est de rééduquer la muqueuse à la perception, et ensuite de réactiver la mémoire pour parvenir à l’identification», détaille le médecin. Peu de spécialistes en France sont formés à la rééducation olfactive ; voilà un an que Duc Trung Nguyen court de congrès en congrès. «Je travaille sur cette question depuis dix ans. Je ne trouvais pas de laboratoires pour me fournir les kits de rééducation. Et d’un coup, tout s’accélère», se félicite-t-il.


"Les parfumeurs sont paniqués à l'idée de perdre l'olfaction. C'est tabou dans la profession"


À l’École supérieure du parfum, conservatoire de l'odeur esthétique et temple des fragrances nobles, la santé s’est invitée dans les programmes lorsque le virus a franchi les portes de l'établissement.


«Les parfumeurs sont paniqués à l’idée de perdre l’olfaction. C’est tabou dans la profession. Très vite, il nous est apparu évident de nous positionner sur cette question», explique Chantal Artagnan, la directrice de l’établissement.


L'école a développé un protocole de récupération de l'odorat basé sur la méthode OSTMR, qui mêle médecine, psychologie et parfum. «Je recrée des stimuli olfactifs basés sur les souvenirs personnels avec une palette de 80 odeurs.


La mémoire force le cerveau à réactiver l’odeur et à reconfigurer les neurones», explique Félicie Codron. Son premier cobaye ? Elle-même, atteinte d'une anosmie presque totale après avoir contracté le Covid-19 malgré toutes les précautions pour préserver son nez du virus.


«L'odorat, ce n'est pas seulement sentir bon. C'est se sentir vivant», poursuit la jeune femme. «Quand il est revenu, j'en avais les larmes aux yeux


Source: www.lefigaro.fr

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