Haussmann, le préfet qui a sauvé Paris

En 1853, Napoléon III nomme Georges-Eugène Haussmann préfet de la Seine. Dans ce nouvel épisode de "Au cœur de l'histoire", produit par Europe 1 Studio, Jean des Cars vous raconte comment cet homme mégalomane et ingénieux a fait de la capitale une ville lumière.


C‘était il y a 150 ans


Le dimanche 2 janvier 1870, l’empereur Napoléon III recevait le Préfet de la Seine qu’il avait nommé seize ans et demi plus tôt. Une longévité unique. Georges-Eugène Haussmann était démis de ses fonctions par le nouveau président du Conseil, Emile Ollivier.


Pour l’opposition libérale, l’énergique Préfet symbolisait trop l’Empire autoritaire, son excès de centralisation, ses travaux gigantesques et aussi la Fête Impériale.


Pourtant, cette transformation de Paris y avait attiré le monde entier et fait de la capitale "la Ville Lumière ".


Mais en ce début 1870, le régime impérial est devenu libéral et Napoléon III n’a plus l’autorité qui a fait de lui le rénovateur de la France.


C’est avec une grande tristesse que l’Empereur sacrifie son préfet qu’il appréciait, y compris dans ses défauts. Haussmann est, en effet, mégalomane et un peu théâtral. Il le prouve encore en remettant ses pouvoirs au ministre de l’Intérieur. Il s’y rend à pied, escorté du personnel de l’Hôtel de Ville, qui est alors le siège de la Préfecture de la Seine. Puis, il en fait ouvrir les salons, afin que la foule parisienne puisse inscrire, sur de grands registres, sa gratitude et sa reconnaissance.


Démis de ses fonctions par des politiciens jaloux, le Préfet prépare sa défense face à l’Histoire.


Il y était entré le 22 juin 1853, lorsque Napoléon III avait nommé Préfet de la Seine ce Préfet de la Gironde. Agé de 44 ans, mesurant 1,92m, Georges-Eugène Haussmann, d’origine alsacienne, est un personnage imposant et un grand travailleur.


Dans ses différents postes en province, il a fait l’apprentissage de l’autorité. Admirateur du bonapartisme, il a su gagner l’estime du neveu de Napoléon 1er. Ce Prince-Président de la République élu en 1848 était devenu empereur par un coup d’ Etat. Sa réussite avait provoqué la colère de l’opposition républicaine et, notamment, l’indignation de Victor Hugo.


Du Paris de Balzac et d'Eugène Sue au Paris de Zola


Pourquoi Napoléon III nomme-t-il Georges-Eugène Haussmann Préfet de la Seine ? Parce ce qu’il a vu les travaux que ce haut-fonctionnaire a faits à Bordeaux. Et l’Empereur est catastrophé par la saleté parisienne, ses rues étroites et dangereuses, son éclairage trop rare, ses odeurs nauséabondes, ses épidémies et son manque d’attrait.


Il veut faire de Paris le chef-lieu de l’Europe. C’est Persigny, le ministre de l’Intérieur, qui convainc l’empereur de nommer Haussmann Préfet de la Seine. Il vante ses qualités :"Cet homme est grand, fort, vigoureux, énergique, en même temps que fin, rusé, d’un esprit fertile en ressources. Cet animal de race féline à grande taille saura triompher de tous les obstacles, et en particulier de la troupe de renards et de loups ameutés contre toutes les aspirations généreuses de l’ Empire ".


Ce choix se révèle judicieux. Il y a une entente totale entre l’empereur et son préfet. Ils sont en contact permanent. Jour et nuit, des estafettes portent des messages urgents des Tuileries ou de Saint-Cloud à l’Hôtel de Ville et inversement. Et les réponses sont données aussi rapidement. Ni Napoléon III ni Hausmann ne tolèrent le flou, l’indécision, la paresse.


Les deux hommes se voient plusieurs fois par semaine. S’il est difficile de savoir exactement ce qui relève de l’un ou de l’autre, on doit reconnaître qu’ils travaillent presque sans arrêt. Une symbiose parfaite.


Napoléon III a beaucoup d’idées pour que Paris ne soit plus un cloaque où le choléra fait encore des milliers de victimes.


La distribution de l'eau modernisée


Se souvenant que son oncle, Napoléon 1er, avait veillé à ce que les Parisiens de son époque disposent d’une eau potable, Napoléon III charge Haussmann de moderniser la distribution de l’eau et les égouts, ces mêmes égouts que Victor Hugo décrira dans " Les Misérables ".


Le Préfet mande l’ingénieur Belgrand et désormais, chaque rue, chaque passage a ses égouts. C'est un progrès considérable en matière d’hygiène. Tout le système d’adduction d’eau, avec de grands réservoirs et des pompes efficaces, est une des réussites de l’autorité du préfet.


L’empereur, qui a vécu en exil à Londres et y a apprécié sa vie quotidienne, a beaucoup d’idées, dont celles de ce que nous appelons les "espaces verts", les parcs.


C’est ainsi que l’intégration des bois de Boulogne et de Vincennes dans le nouveau Paris est une réussite. Haussmann, s’il est souvent l’exécutant qui met en pratique les idées du souverain, est lui-même un initiateur.


Les deux hommes se complètent, formant une équipe sans précédent à Paris. Et le Préfet sait lui-même s’entourer d’hommes remarquables tels Baltard pour les pavillons des Halles et Alphand pour les jardins et les squares. Haussmann est un formidable meneur d’hommes.


S’il est un adjectif qui caractérise le travail de ce Préfet, c’est le mot haussmannien. L’immeuble haussmannien est une révolution.


On lui reproche sa façade monotone, ses étages dits nobles, ses soupentes pour les domestiques.


On trouve aussi son architecture et son esthétique monotone. Il faut pourtant reconnaître qu’avec le temps et quand on ne les a pas stupidement démolis dans les années 1960-1970, ces immeubles font partie d’un style parisien qui a été imité dans bien des capitales.


Paris avant et après Haussman


1860 : La naissance du premier Grand Paris


Mais Paris étouffe dans un lacis médiéval, derrière ses vieux murs, le tristement fameux "Mur murant Paris rend Paris murmurant ", c’est à dire l’ancien mur des Fermiers Généraux.


Autrement dit, l’octroi, la douane, qui taxait les marchandises entrant dans Paris et les rendait trop chères. Napoléon III et son préfet décident d’agrandir la capitale ; le 1er janvier 1860, elle passe de douze à vingt arrondissements et absorbe dix-huit villages. On comptait quarante-huit quartiers ; il y en a désormais quatre-vingts.


Au Conseil Municipal, les débats ont été vifs mais un député remarque qu’il s’agit "d’un mariage désagréable aux deux parties mais d’un mariage de raison imposé par une nécessité politique évidente.


Une ville industrielle, sans aucune unité ni autorité commune, s’était établie et élargie comme une créature dangereuse autour d’une ville politique, profitant des écoles, des hôpitaux, des théâtres, de tous les avantages de sa voisine sans payer l’octroi, sans supporter ses charges ".


Le Conseil Municipal reçoit des pouvoirs étendus et l’unité parisienne devient une réalité. Napoléon III remodèle la capitale en dressant le plan de nouvelles voies, des avenues et des boulevards.


Visionnaire de l’importance des chemins de fer, l’empereur exige la construction des grandes gares (du Nord, de l’Est, Saint-Lazare) car il pressent que le rail permettra de constituer un tissu social et économique. Les trains relieront Paris à la province et les départements auront leurs gares jusque dans les chefs-lieux de cantons.


On pourra désormais se déplacer facilement en France, à l’image des déplacements des Parisiens qui, depuis 1855, disposent de la Compagnie Générale des Omnibus, pour profiter d’un agrément sans précédent : la traversée de Paris.



Devant le succès, à la fin de 1863, la Compagnie comprend 7.251 chevaux, 757 omnibus à 26 places, 93 voitures pour la banlieue et 134 chariots pour les bagages et les livraisons. Afin d’éviter les accidents, il est établi qu’on roulera à droite.


En même temps, on prévoit une ligne de chemin de fer autour de Paris. Elle couvrira 33 kilomètres. On l’appellera la Petite Ceinture, en abrégé PC, qui est aujourd'hui encore le nom d’une ligne d’autobus.


"Bravo, Monsieur le Préfet. Votre ville sent bon !"


Napoléon III et son Préfet sont parfaitement d’accord pour faire édifier les Halles, "le ventre de Paris " selon Emile Zola, couvert par d’immenses verrières, de véritables parapluies métalliques inventés par Victor Baltard. Propreté, hygiène, régularité des approvisionnements et soins des animaux seront très surveillés.


C’est un parfait exemple de l’harmonie entre l’empereur et son préfet : le premier privilégie l’utilité, le second s’attache à l’esthétique.


On verra naître, entre autres, L’Hôtel-Dieu, l’Opéra de Charles Garnier qui ne sera inauguré qu’en 1875 (on oubliera d’y inviter l’architecte qui devra payer sa place et celle de son épouse !). L’avenue de l’Opéra sera la seule de Paris sans arbres et les Champs-Elysées seront réaménagés.



Le triomphe des Expositions Universelles de 1855 et de 1867 doit beaucoup à Haussmann. A la première, la reine Victoria, éblouie par les métamorphoses parisiennes, fera savoir à Haussmann : "Bravo, Monsieur le Préfet. Votre ville sent bon ! " La reine inaugurera même une avenue à son prénom.


Les préoccupations sociales de Napoléon III sont réelles. Le gigantesque chantier qu’est devenu Paris est souvent critiqué. Des caricaturistes montrent un habitant qui, parti de chez lui le matin, ne retrouve pas domicile le soir ! Sa maison a été démolie et elle a disparu ! La masse humaine employée pour les travaux constitue un sujet d’inquiétude pour l’empereur.


Fidèle à ses convictions développées lorsqu’il était un proscrit, il fait adopter des mesures d’assistance pour remédier aux injustices les plus criantes. Le Mont-de-Piété, qui a été réorganisé, accorde des prêts avec plus de facilités.


Des crèches, des orphelinats patronnés par l’impératrice Eugénie, des maisons de retraite et autres organismes charitables ont été fondés, tels les Fourneaux Economiques, ancêtre bien oublié des Restos du Coeur... Et des immeubles " bon marché " sont construits, par exemple avenue Daumesnil, dans le nouveau XIIe arrondissement : le soir, les travailleurs parisiens peuvent y suivre des leçons d’instruction gratuites.


Après 1870, Haussmann est le grand oublié


Bien sûr, la modernisation de Paris a un coût social et financier. Le renchérissement des loyers chasse les plus pauvres du centre vers la périphérie. Au nord-est, Belleville sera un foyer de la future Commune.


Dès janvier 1870,les républicains demandent une enquête sur la gestion d’Haussmann. Elle n’est pas accordée.


Si le Préfet a dépensé sans compter, s’il a multiplié les emprunts pour que les travaux et les fournisseurs soient payés, s’il a créé une caisse spéciale dont la gestion est jugée opaque, il ne s’est livré à aucune malversation personnelle.


Les soi-disant "comptes fantastiques d’Haussmann" sont une invention. Et contrairement à une légende, tenace mais fausse, il quitte sa fonction moins fortuné qu’en y entrant. Comme il faut l’abattre, on lui reproche son autoritarisme, ses maîtresses, sa grand-croix de la Légion d’Honneur, le titre de baron qu’il a relevé et le fait que son nom soit donné à un boulevard.


Dès qu’il quitte ses fonctions, plusieurs capitales et grandes villes d’Europe sollicitent son concours et ses idées, aussi bien Bismarck pour Berlin que le Sultan ottoman pour Constantinople. Haussmann refuse, se contenant de discrets conseils mais il est rapidement copié dans les grandes capitales, par exemple à Vienne, où l’empereur François-Joseph veut, lui aussi, une capitale modernisée et embellie.


Après la Commune et les incendies qui ont ravagé Paris, notamment en détruisant les Tuileries et l’Hôtel de Ville, l’ingratitude poursuivra l’ancien Préfet qui y avait résidé : il n’est pas invité à l’inauguration du monument reconstruit.


Haussmann restera fidèle à la cause bonapartiste jusqu’à sa mort, en 1891. Avec le temps, certains de ses adversaires, tel Jules Simon, devront reconnaître, tardivement, que "son oeuvre était au moins aussi fantastique que ses comptes ".


Il faudra attendre septembre 1991 pour que la Ville de Paris inaugure enfin une statue du Préfet Haussmann, qui attendait dans le dépôt des oeuvres de la Ville de Paris depuis 1932, à Ivry-sur-Seine.


C’est Jacques Chirac, le Maire, alerté par des historiens et des urbanistes, qui présida la cérémonie en mémoire du centenaire de la mort d’Haussmann. La statue du Préfet, debout et conquérant, se dresse à l’angle de "son" boulevard et de la rue de Laborde, dans le 8ème arrondissement. Un carrefour typiquement haussmannien...


Source: www.europe1.fr

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